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Au fil des jours | Par Noureddine Khelassi | 23-11-2016

Le laboratoire Roche et ses relais algériens veulent forcer la main de l’État !

Voilà au départ un problème sérieux de santé publique. Mais vu ses implications en termes de gestion souveraine par l’Etat, c’est-à-dire du point de vue du bien-être des citoyens et des deniers publics, ce problème procède finalement de l’idée même de sécurité nationale. Celle qui veut que l’Etat algérien ne doit pas être l’otage d’un quelconque fournisseur étranger. Qu’il doit donc diversifier ses approvisionnements en les mettant en concurrence quand cela est possible. Et, à qualité égale, prendre toujours le moins cher possible ou le mieux disant. Cela ne relève pas seulement du patriotisme, mais du simple bon sens. Or il se trouve qu’un grand laboratoire étranger, le suisse Roche pour bien le nommer, veut forcer à tout prix la main à l’Etat. Dans l’objectif de l’empêcher de mettre fin au monopole de fait dont il a longtemps bénéficié en Algérie, en matière de traitement biologique du cancer, notamment celui du sein, cœur de cible de son activité. Pour atteindre son objectif, ce laboratoire fait preuve d’un lobbying soutenu, utilisant des relais actifs, notamment des journalistes sous influence et très intéressés par le sujet, mais pas toujours sous le strict angle éditorial. On a même noté l’entrée en lice du chef de service Oncologie du CPMC du CHU Mustapha Bacha d’Alger, qui est également le  président de la Saom, la société algérienne de l'oncologie médicale. Cet éminent spécialiste, qui est aussi membre distingué du Comité des experts cliniciens sur lequel s’appuient les pouvoirs publics pour décider en matière de choix thérapeutiques, s’est insurgé contre le choix souverain de mettre le laboratoire suisse en concurrence avec un autre fabricant. Par ailleurs, cet oncologue reconnait lui-même avoir un frère haut responsable commercial chez Roche, et qui est le fournisseur des pharmacies des hôpitaux,  mais nie toute relation de cause à effet ainsi que toute existence d’un conflit d’intérêts. On peut certes lui accorder le bénéfice du doute ou même de la bonne foi. Mais on a quand même du mal à comprendre le ton comminatoire et outrecuidant utilisé pour exiger des services compétents l’acquisition du seul Herceptin, nom commercial du Trastuzumab de Roche dont le brevet est tombé dans le domaine public en 2014. Et on a autant de mal à accepter l’idée de le voir défendre, avec opiniâtreté, le principe d’acheter un biomédicament sous son appellation commerciale alors que la loi impose, strictement et clairement, de se référer à la DCI, la Dénomination Commune Internationale qui renvoie à la molécule de base. Or exiger de n’acheter que l’Herceptin, au moment même où l’on dispose d’un biosimilaire indien, similaire en termes de qualité, de viabilité et de performance, équivaut à vouloir rester l’otage perpétuel de Roche ! Au mépris des intérêts du pays et des malades qu’on se targue de défendre et au nom desquels on s’exprime justement ! Et comme rien n’est dû au hasard, après l’intervention de cet oncologue dans un quotidien francophone algérois, pas moins d’une quinzaine d'articles de presse font état d'un bras de fer entre lui et la Pharmacie centrale des hôpitaux publics (PCH). Cette campagne médiatique, bien ordonnée et bien dosée, ressemble étrangement à un plan-com des laboratoires Roche, avec des éléments de langage précis et une distribution des rôles. Et ce n’est encore pas un hasard si cette campagne intervient après le choix de recourir à un biosimilaire beaucoup moins cher, mais tout aussi valable. On décèle dans ce plan de défense de Roche, une ligne d’attaque centrée sur l’idée que son biomédicament et le biosimilaire indien ne sont pas interchangeables. C’est-à-dire que l’on ne peut pas passer de l’un à l’autre, sans prendre le risque de mettre en danger la santé des patients soignés initialement avec le produit suisse ! Jusqu’à une certaine date, l’argument de l’impossible interchangeabilité était valable. Mais plus depuis 2014. Surtout depuis que des études européennes, dont celle de 2016 de l’Agence nationale de sécurité du médicament française (Ansm) ont conclu à l’interchangeabilité, dans tous les sens. D’autre part, l’on ne peut qu’être surpris de voir se déployer ce lobbying énergique alors même que Roche n’a pas été lésé, encore moins évincé du marché. Dans cette affaire, il garde 30% de part de marché face à son concurrent indien. Le problème de Roche, dont l’activité est essentiellement centrée sur le biomédicament, est de vouloir garder la haute main sur le marché de tous les biomédicaments et pas seulement celui du cancer ? Car, au fur et à mesure que les autres biomédicaments tomberont dans le domaine public, l’Algérie pourrait alors faire jouer la concurrence, au risque de voir Roche perdre sa position dominante sur tous les segments de biomédicaments. Sauf à se montrer toujours le moins cher ou le mieux-disant ! En voulant forcer la main des responsables de la PCH et du ministère de la Santé, Roche s’attaque en fin de compte au Plan national de lutte contre le cancer, sous l’égide du chef de l’Etat et à son initiative. Ce Plan met justement l’accent sur la souveraineté de la décision en diversifiant les sources et en rationnalisant au maximum les dépenses consacrées. 

N. K..

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