Au Rif marocain, une contestation vigoureuse, permanente et bien structurée

Le Makhzen sort de nouveau la matraque de la répression au Rif après une courte trêve suite au décès tragique, fin octobre, de Mohcine Fikri, le vendeur ambulant de poissons broyé par une benne à ordures au moment où il essayait d’empêcher la destruction de sa marchandise saisie par la police. Dimanche 5 février, à Al Hoceima, capitale d’un Rif dissident, une grande manifestation convoquée à travers les réseaux sociaux a été empêchée. Il y a eu néanmoins des échauffourées, des blessés et notamment la neutralisation du principal leader rifain, Nasser Zafzafi.

L’intervention musclée de la police, DST en première ligne, montre que le Makhzen est décidé à mettre un terme à cette contestation chronique au Rif. La mort effroyable du poissonnier a donc fait remonter à la surface les profonds malaises d’une région très emblématique car réprimée parfois sauvagement depuis 1958. Puis en 1984, lors de la célèbre «révolte des déchets». Le Rif se sent particulièrement économiquement défavorisé et estime son identité amazighe profondément bafouée. A l’enclavement du Rif, s’ajoute, entre autres, la militarisation excessive de la région où est encore en vigueur un «dahir» royal de 1958 quand la guerre battait son plein. La manifestation du 5 février avait été convoquée à l’occasion du 54e anniversaire de la mort en exil d’Abdelkrim el Khattabi, le fondateur de cette république berbère et fière qui dérangeait tant le sultan.

Le Palais royal a commencé à durcir singulièrement le ton  quand la énième manifestation risquait de se transformer en sit-in permanent sur la place Mohamed VI, un peu à l’instar de la place Tahrir du Caire en 2011. Il est vrai que le pouvoir redoutait que l’émotion forte consécutive à la mort du poissonnier devienne le carburant d’une protestation de plus en plus indépendantiste berbériste. La crainte est d’autant plus justifiée que les formations politiques régionales, interdites jusqu’ici, ne sont naturellement pas là pour absorber ou amortir la contestation. Et les élites rifaines, domestiquées par le pouvoir central, à commencer par Ilyas el Omari, leader du Parti Authenticité et Modernité, deuxième force parlementaire à la solde du palais royal, sont incapables de phagocyter le mouvement de rébellion. Un mouvement qui reste vigoureux et qui est bien structuré. Son aire géographique est donc le Rif qui s’étend, selon les critères physiques, ethniques, linguistiques et historiques, de la ville de Targuibt à la rivière de la Moulouya, intégrant les provinces d’Al Hoceima (Rif Central) et Nador (Rif oriental). C’est à partir de ce «Rifland», du reste du pays et de l’étranger que s’exerce un activisme divers et pluriel s’appuyant sur des mouvements politiques porteurs de l’exigence identitaire et de la revendication d’autonomie ou d’indépendance.

Il possède un tissu associatif dense et fait notamment preuve d’un cyberactivisme riche, intelligent et assidu, assurant une veille technologique d’une certaine qualité. Veille informationnelle et politique utilisant moteurs généralistes et méta-moteurs, moteurs de flux, moteurs d’actualité et moteurs de blogs et micro-blogging. Réseau dense de centaines de sites Web, d’associations, d’organisations et de médias en ligne. Avec un activisme particulier sur You Tube, Viméo et Daily Motion, ainsi que sur les réseaux sociaux les plus fréquentés, Facebook et Twitter. Fait remarquable, le mouvement général compte aussi des relais médiatiques au sein de la communauté rifaine en Europe et aux Etats-Unis, tout particulièrement en Espagne, en Belgique, en France et aux Pays-Bas où il dispose de radios et télés sur le Web. On distingue, entre autres, Rif Media et Canal Rif en Belgique, Radio Planète Rif depuis la Hollande et Rif Melody et Radio Alhucemas Info en Espagne. Une vraie toile dans la Toile !

Ses mouvements politiques les plus en vue, sont le MAR, le Mouvement pour l’Autonomie du Rif, le Mouvement du 18 Septembre pour l’Indépendance du Rif et, le plus dynamique, le MARC, le Mouvement pour l’Autonomie du Rif Central. Cette dernière organisation bénéficie de son propre organe d’information, l’actif Tabrat.Info. De façon générale, le mouvement développe des références idéologiques et se base sur un mythe fondateur essentiel : la figure légendaire d’Abdelkrim El Khattabi.  L’icône révolutionnaire joue le rôle de «mythomoteur» qui en fait, a lui tout seul, un cadre idéologique fédérateur pour tous les Rifains. Si certains militants particularistes réclament pour l’instant l’autonomie du Rif dans sa totalité ou uniquement dans sa partie orientale, d’autres, plus engagés, militent pour la «fondation d’un Etat moderne et démocratique qui est la République du Rif».