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Evénements | Mohamed Bouhamidi | 05-06-2017

Avec près de cinquante ans d’itinéraires croisés

Nos matchs dans le grand match

Cela nous fait loin de la ligne de départ Hacène. Au début était le sport de masse. Nous avions des angles de vues différents, pas forcément une vision différente. Normal. Nous avions quelques années entre nous et pas mal de casiers de bière. Tu m’as rattrapé, les performances c’est plus facile avec quatre ans de moins.

Tu te souviens, nous étions les enfants de tenues Sonitex et de Hamoud Boualem ? Bessol doit s’en souvenir, ça nous a fait ces tenues superbes en Espagne et 2 à 0 face à l’Allemagne, et le papier tonitruant de Kheireddine Ameyar, «Prenez le train monsieur Rummenigge», ou un autre nom, je m’en fous, je n’en retiens que le principe, un mec allemand avait parié de retourner à ses pénates si l’Algérie les battait.

Elle leur a foutu une trempe.   Mais ça aussi, je m’en foutais, qu’il retourne chez lui.

Moi, avec mon ignorance crasse du foot, je voyais, les tenues; il avait de la classe  Belloumi en tenue Sonitex. Racé, comme quand on savait l’être. Et les tenues aussi, elles avaient un je sais de quoi d’élégant en soi, avant même d’être portées.

Ça venait loin, les deux, les tenues comme le foot, les airs que cela vous donne au footballeur, comme le contenu jeu. Le tissu avait fait le long chemin du développement national. On  savait pousser les meilleurs fruits et légumes, on savait déjà faire des camions, des draps, des moteurs, des costumes, des appareils ménagers, des moissonneuses batteuses, des petits bateaux et de la réparation navale…

J’arrête là, mec. Ça nous mènerait trop loin du sujet.

On se disputait sur comment nous construire, comment faire de nos mains et avec nos têtes. Et bien sûr avec nos pieds. On aimait faire avec nos pieds, en tout terrain, terrain de foot, piste country, cendrer des stades.

Nous parlions, et ça tchatchait.

Le choix du sport de masse, le sport à l’école, le sport pour les filles, le maillage sportif pour la santé d’abord, pour le plaisir aurait dit Mustapha Kateb, qui attendait plus du sport une philosophie du convivial et une formation aux valeurs sociales que de simples performances.

Bref, c’était une époque, où dominait l’utopie de nous faire nous-mêmes et, avouons-le, ce besoin, cette volonté de montrer de quoi nous étions capables et même que nous étions capables de faire les grandes nations. De l’industrie, de l’agriculture moderne, du sport à la fois pour tous et d’un grand niveau même en dehors du cross, même en dehors de la boxe.

Bref, c’était il y a très longtemps quand nous étions maîtres d’avoir notre volonté et de l’accomplir et qu’on se donnait les moyens de réaliser ce que nous voulions réaliser. 

Dison que nous portions au plus haut point l’optimisme de la volonté.

Nos enfants allaient à l’école habillés 100% algériens, en plus du cartable et de pas mal de cahiers.

Les sportifs allaient en bus ou minibus Sonacome.

Déjà en face dans le pays se levaient les objections que c’était moins coûteux d’importer, que ça coûte plus cher de faire que de ramener.

Ce n’était même pas un pessimisme de la raison. Cela nous aurait fait un débat du tonnerre p’tet.  Un vrai débat, p’tet, mec.

Non, c’était  juste la vieille chanson des «Vous êtes incapables de … » transformée en «grincements de dents «Nous ne sommes pas capables…».

C’était juste le pessimisme des types qui empruntaient déjà le langage des anciens maîtres coloniaux pour se donner des airs et des motifs de reprendre main sur les «guenilleux».

L’économie ne pouvait être affaire de ménagère, aurait dit l’autre.

Puis ils ont eu le soutien «génial» du «penseur» qui a sorti sur «Algérie Actualités» l’histoire de «l’Etat, vache à traire». Il ne s’est pas privé ensuite de se prendre du lait à titre privé, d’autant que la formule était déjà archi-usée.

Mais n’étions-nous pas aux entrées des époques faussaires ? 

Ça nous a fait des vaches de débat, mon ami, sur le ciblage des subventions, des transferts sociaux, etc. 

On jouait sur le fil. Mais justement le fil, c’était l’Etat national et une histoire de charbonnier maître chez lui.    

Quelques années plus tard, c’était rebelote pour la parole. Le sport et la culture comme secteurs marchands et vernis des discours savants, l’Etat ne peut tout assumer pour le sport, faudra faire payer pour les stades, trouver de l’argent chez les sponsors,  arrêter de faire supporter les clubs aux entreprises etc. etc. Idem pour la culture. Il fallait louvoyer, mec, pour empêcher le désastre du naufrage ou du sabordage …

Fermer les entreprises n’a pas fait moins de charge pour l’Etat quand tu vois le couffin des pauvres, les cohortes de sans travail, la perte de la dignité humaine.

Le résultat direct, est que pour le sport aussi, on s’est mis à importer du footballeur clés en mains.

Bizarre, non, ce parallélisme des  destins, qu’au lieu de prendre du Belloumi en spectacle stade, du Bellemou en musique raï, on importe les fruits, les légumes, les camions  étrangers et du même du Raï reprofilé  à l’exetérieur.

Y’a qu’El Anka qui a tenu le coup, Ah, Ya Dhiya el Hilel.

On peut rajouter Dahmane el Harrachi, et quelques dizaines d’autres, l’anadalou, le mamlouf, le chââbi, ça ne se bricole pas.

On parlait encore Algérie, Hacène et de cette migraine de rappeler aux gens que le gouvernement c’est pas l’Etat, que l’Etat c’est pas le pouvoir et que même le pouvoir ne coïncide pas avec le gouvernement  et que même dans le même, le pouvoir peut être contre l’Etat, l’affaibli, l’user, le démanteler, le saper.

Faut voir la question avec Khellasi. Ça le passionne ces histoires dont on pourrait sortir une théorie de l’Etat à donner la migraine à Poulantzas.

Ça donne déjà la migraine aux Algériens et même aux  renseignements étrangers.

On n’était pas d’accord sur beaucoup, beaucoup de choses. On était justement d’accord  sur ce point : l’Etat algérien est une réalité compliquée, mais réelle, une réalité dont la réalité peut mettre des bâtons dans les roues du gouvernement et même du pouvoir.

C’est ce truc dont je t’ai parlé, l’astuce du printemps arabe, des marcheurs du samedi, du Mak et des néo-autonomistes c’est de nous convaincre qu’il faut brûler l’Etat à cause du pouvoir ou de le casser à cause du gouvernement. Bref de nous pousser à brûler notre maison, car il y a un ou plusieurs voleurs dedans.

C’est pourquoi, nous avons marché ensemble.

Je t’ai parlé de mon amie Atouk, que cela passionnerait autant que khellasi ?

Nous en étions à notre âge avancé au même point qu’à nos lointaines et enflammées controverses de jeunesse. Encore à démêler l’écheveau, reconnaître le fil d’Ariane.  

Et même si nous n’avions pas houé dans les mêmes compositions d’équipe, du moins nous avions pris soin de jouer pour le même drapeau.

Mais de tous les matches que nous avons joués ensemble, tout à fait au sommet, comme point culminant, ça reste la bataille contre le projet de la Caravane Camus.

Tu te souviens, ce truc concocté par Sarkozy et Patrick Buisson, avec la participation active de Yasmina Khadra, directeur du Centre culturel algérien à Paris avec rang d’ambassadeur,  de venir nous apprendre  à lire et à comprendre Camus  «l’Algérien».  Purée ! Même ça, nous n’étions pas capables de le faire tous seuls : lire et comprendre Camus ? Tu te souviens qu’ils voulaient faire croire aux gens que nous parlions du fond de Camus, alors que nous n’avons à aucun moment dit ce que nous pensions de Camus, de ses textes ou de ses idées et expliquions patiemment opposés juste à l’idée qu’on nous prenne pour des débiles à mettre sous tutelle littéraire ? En réalité que Sarkozy entreprenne la reconquête de notre pays  en empruntant aussi les chemins de la culture

Tu te souviens que tous les journaux qui croient compter  étaient contre nous ? Je trouve que tu en as eu pour tenir contre le vent.

 Nous avions déjà fait face contre les falsifications d’une ALN nazie, construite de toutes fausses pièces par Sansal dans «Le village de l’Allemand».

Nous avions ferraillé pour le boycott du Salon du livre de Paris dédié à l’anniversaire de la naissance d’Israël. Tu te rends compte, un Salon du livre dédié à la naissance d’un Etat, Salon auquel le poète israélien Aaron Shabtaï a refusé de participer pour la raison que cet Etat était coupable de crimes en permanence.

Je t’en parle comme ça, car c’est en cette année 2010, de lutte contre la CARAVANE Camus que j’ai croisé mes amis Abdelalli Merdaci et Ahmed Bensââda.

Oui je trouve que tu en as eu sous la ceinture. 

Moi je vais continuer à te marmonner mes réponses à nos vieilles questions, si elles perdurent, c’est qu’elles n’étaient pas juste des questions politiques, mais des questions  historiques ou péri-historiques comme celles de savoir si nous devons reléguer la culture et le sport dans l’ordre boueux du marché et les envoyer rejoindre «l’immense accumulation de marchandises» ?

Oui je te marmonne. Cela surprend Yemna, de m’entendre parler seul, dans mes errances solitaires. Je lui dirais un jour que je te parle comme je parle à mes amis morts  de la même question dont je l’entretiens, «l’immense accumulation de la marchandise».

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